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Je
roule vers Le Mans, l'œil sur le rétro pour surveiller les soubresauts
de mon V11 attaché sur la remorque. En fait, je suis préoccupé : Est-ce
que le boulot que j'ai fait sur la moto est correct ?. Faut dire que
demain je débute la saison du championnat ProTwin et j'arrête pas de
me répéter : "T'es devenu complètement fou ? Ils vont t'écraser
sans pitié…". Mais je ne reviendrai pas en arrière, c'est pas mon
caractère… et puis de toute façon, il est trop tard pour changer d'avis.
Mon mécano m'attend sur le circuit.
Quand j'arrive au paddock, je croise quelques regards où se mêlent à
la fois la moquerie et la compassion, dans le genre : "Tiens, encore
une victime d'un rêve,... des gens vraiment étranges ces Guzzistes…
vraiment bizzares..."
On s'installe et on se met tout de suite au travail : on vérifie une
dernière fois tous les serrages, la pression des pneus, et les niveaux…
et je m'habille : j'enfile ma super combarde des années 70, toute noire
et sans protections homologuées… j'espère qu'ils ne vont pas me casser
les bonbons pour ça, parce que moi, sans elle, je perds deux secondes
au tour… Et puis on n'est pas au TT pour qu'ils contrôlent aussi les
tenues, m'enfin !!.
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Bon, je quitte les
boxes et le bruit de mes Mistral carbone est magnifique. Je fais deux
tours pour chauffer les pneus et à la fin du deuxième, je sors du raccordement
comme une torpille et je me lance dans la ligne droite : la bagarre
commence, même si ce ne sont que les essais libres. Voilà déjà le S
du Dunlop qui arrive : freinage violent, à gauche ça frotte un max,
puis à droite et je passe sous la passerelle. Je prends vraiment du
plaisir à piloter le V11. Mais là, le plus dur reste à faire : je sors
du Dunlop en pleine descente et je vois La Chapelle qui arrive trop
vite, je freine à peine. Je remets plein gaz pour ne pas perdre trop
de tours parce que ça remonte tout de suite après... Et là, glissade
de la roue arrière, c'est pas le pied !! Et puis je prends les virages
du Musée et du Garage Vert beaucoup trop large. C'est pas encore ça,
quoi !!
Je finis mon tour déçu et je rentre au stand.
Bref conciliabule avec mon mécano, et on décide de diminuer la précontrainte
à l'arrière et de serrer un peu plus la direction.
Je repars et tourne comme un fou, mais je ne suis pas convaincu. Le
meilleur temps est encore loin, je suis trop tendu et je pilote mal.
Bref, je m'arrête. Bilan : avant dernier. C'est vrai que je suis le
seul à piloter un V11… mais les autres, avec leurs Tuono et leurs Ducat'
sont en train de me massacrer. Je ne peux plus le supporter, en tout
cas pas comme ça et je reste assis sur ma chaise de camping, le regard
dans le vide en train de penser que j'aurais mieux fait de rester chez
moi…
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"Excusez-moi,
est-ce vous qui pilotez la Guzzi ?". Je sors de ma torpeur et je
découvre un Monsieur distingué portant la veste à l'épaule, chemise
bleue impeccable et cravate. Avec lui, deux autres personnes aux visages
connus mais que je n'arrive pas à situer. L'homme en chemise me demande
s'il peut me donner un petit coup de main, juste comme ça, pour le plaisir
et par passion. "Vous savez, je suis un vieux Guzziste et ça me
fait suer de voir une Guzzi prendre une pâtée". Comment lui donner
tort ?
A l'évidence, c'est un technicien, un bon même ; ça se devine à la manière
dont il donne les consignes à l'un des deux autres qui immédiatement
remonte ses manches et exécute les ordres du Chef : " Durcis la
fourche, serre plus le frein de direction et durcis un peu l'arrière
aussi ". S'ensuivent immédiatement une série de jurons quand, observant
le moteur, il ne trouve pas les carbus, remplacés par les papillons
d'injection. Le Chef se met en colère : "Bruno, appelle à Mandello
et demande-leur ce qu'ils ont bricolé sur mon moteur ?!! ".
...Eh les gars, j'y crois pas... j'ai l'Ingénieur Lino Tonti dans mon
box et c'est Bruno Scola qui bosse sur ma bécane… le grand Bruno Scola
! … un vrai spectacle. Et le troisième alors ? Mais bien sûr, maintenant
je le reconnais, c'est Vittorio Brambilla, éminent pilote de son état.
Une tranche de la glorieuse histoire de Moto Guzzi est à l'intérieur
de mon box...
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A gauche, le génial "Ingeniere"Lino Tonti,
l'inventeur du célèbre cadre Guzzi à berceaux démontables. Au centre,
est-il encore besoin de présenter Bruno Scola, le "sorcier qui
murmure aux oreilles des Guzzi". Et à droite, le grand, le brillantissime
Vittorio Brambilla... Et tous les trois sont dans mon stand !!! ...
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... Les essais qualifs vont commencer et
il se met à pleuvoir. Panique ! Et voilà que dans ma tête une petite
lampe s'allume :
"... Vittorio, prend ma place si tu veux bien, moi je me cacherai
dans le box… faisons-le pour l'honneur de Guzzi !!".
Tous trois s'écartent un peu pour réfléchir et Tonti revient : "
Sûr, on va le faire, mais c'est toi qui assume toutes les responsabilités,
d'accord ? ".
Evidemment, Vittorio n'entre pas dans ma combinaison "préhistorique"
et je lui refile la Spidi que j'ai en réserve. Pendant que je l'aide
à s'habiller en vitesse, j'entends Tonti dire à Scola : "Mais dis-moi,
Aprilia ne fabrique pas des cyclomoteurs ? Qu'est-ce que c'est cette
Tuono ? Enfin…".
Les essais commencent et il pleut vraiment fort. Camouflé sous un imper,
capuchon relevé et lunettes de soleil sur le nez, je m'installe accoudé
au muret des boxes. Le tour de lancement se termine et je "me"
vois débouler au raccordement dans une gerbe d'eau. J'en tremble, il
attaque plein gaz comme sur le sec ! Vittorio fait quatre tours et la
pole. Les bras m'en tombent, je ne sais pas quoi dire et je me mets
à rire comme un fou…
Le voilà qui rentre aux stands et pendant qu'il roule sur la pit-lane,
tous le regardent, incrédules : il a mis quatre secondes au deuxième
!!
Il entre au box et se précipite au vestiaire où je l'attends, prêt à
renfiler sa combarde.
Et là, c'est la joie : un défilé de passionnés, de pilotes, de mécaniciens,
tous à me taper sur l'épaule et à me féliciter avec des regards d'admiration.
Un peu à l'écart, "mon team" observe, visiblement satisfait.
L'honneur de Guzzi est sauf.
Puis je les vois s'en aller … mais, mais demain, c'est la course, et
comment vais-je faire ? Je les appelle deux, trois fois, ils ne m'entendent
pas. "Revenez, s'il vous plaît revenez !!".
Je m'apprête à courir pour les rattraper lorsque tout à coup une voix
connue me secoue : "Allez papa, debout, réveille-toi, aujourd'hui
c'est toi qui m'emmène à l'école et à chaque fois on arrive en retard…".
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Voilà, c'est l'histoire qu'a raconté
un jour StepV11, un pote d'Anima Guzzista... Un rêve qu'on a tous fait
en secret.
Et il fallait le raconter, pour l'honneur de Guzzi !!
... VIRUS, QUAND TU NOUS TIENS ... ! |