GUZZI SI, GUZZI NO.

C'est une manière de tragi-comédie mettant en scène un trio bien établi, le mari, la femme, l'amant qui se joue de l'autre côté des Alpes. Fin 2008, le petit monde des Guzzi Fans s'était inquiété d'une fermeture de l'usine de Mandello del Lario pour des travaux de rénovation. La crainte d'une fermeture programmée du site avait initiée une pétition à l'adresse des dirigeants de Piaggio afin d'éclaircir la situation. Si l'usine a bien repris son activité au terme de ces travaux, une ombre plane à nouveau sur celle-ci. Lors d'une récente rencontre, Roberto Colaninno, grand patron de Piaggio a annoncé aux syndicats que le maintien ou non de la production à Mandello dépendrait des ventes de Moto Guzzi au premier trimestre. Que faut-il en penser?

LE MARI. D'abord ce Roberto Colaninno à qui la presse économique européenne tresse des couronnes de laurier, qui est-il? Quelques pistes. Il a construit sa réputation dans le monde de la finance et des télécommunications. On parle moins de son implication et de sa condamnation en première instance à 4 ans de prison, en 2006, dans le cadre de la faillite d'un groupe immobilier. Affaire encore en cours. C'est suite à l'échec de son plan de reprise de FIAT en 2002 qu'il se tourne vers l'industrie du deux roues avec le rachat de Piaggio puis d'Aprilia/Moto Guzzi à travers le groupe IMMSI (industries; chantiers navals; immobilier) dont il est propriétaire. Selon des méthodes bien connues, il licencie et délocalise une partie de la production en Chine et au Vietnam. Depuis l'an dernier il est également à la tête de la Compagnia Aera Italiana, société qui doit reprendre les actifs intéressants d'Alitalia. On ne doute pas alors, que Moto Guzzi, son passé, son histoire, sa spécificité soit le cadet des soucis du patron.

LA FEMME. La santé précaire de Moto Guzzi n'est pas récente. Si ce ne sont pas vraiment de bonnes fées qui se sont penchées sur elles récemment, des raisons internes expliquent aussi la situation présente. A commencer par des choix de marketing, de réseau, d'image de marque qui montrent l'incompétence des dirigeants. Présenter les V7 Classic et V7 Café Classic comme de nouveaux modèle, il faut être gonflé. D'autant plus qu'en terme d'image on croit rêver. Autant la filiation entre les premières V 11 et la V 7 Sport coulaient de source, autant « ressusciter » les deux ancêtres sous les traits de ces machines relève de l'escroquerie pure et simple. En leur temps, elles prétendaient à de réelles qualités de grandes routières et de sportives. Assimiler une besogneuse utilitaire en fin de course à celles-ci, Maurizio, tu pousses le bouchon un peu loin. Faire languir le chaland avant de lâcher la Griso dans les concessions, superbe moto s'il en est, pour mettre en circulation la version 8V dans la foulée, cherchez l'erreur. A ce sujet, parlons du 8V. Cet excellent moteur, je peux en témoigner après essai de la Stelvio, se voit frappé par un défaut (de fabrication, de conception???) qui a entraîné des casses, pour les plus malchanceux, et une immobilisation en attendant la venue des pièces à changer pour les autres. Quel gâchis! Il est tout de même abracadabrantesque de constater qu'une technique maîtrisée de puis des lunes par n'importe quel motoriste entraîne une telle situation. Souvenons nous aussi des « puntiere idraulique » des Califs '. Harley, Porsche pour ne citer qu'eux utilisent cette technique sans soucis. On a vu ce qu'il advint de ces moteurs chez MG... Si la gamme compte de bonnes machines, on les connaît, encore faudrait-il leur donner toutes leurs chances auprès de la clientèle en visant le zéro défaut et un suivi digne de ce nom. J'ajoute que Guzzi est aussi victime des politiques propres aux différents rachats. La marque a forgé sa réputation sur la performance et le sport (les Le Mans) ainsi que sur une certaine idée du grand tourisme (la California). Plus aucune vraie machine sportive dans les concessions aujourd'hui. Et pourtant, une machine dans la lignée de la V 11, équipée du 8V trouverait sans peine son public. Quant à la Calif', son prix, sans même parler de la Vintage est scandaleux... Et proposer la Bellagio comme alternative, encore une idée à la c.. !

Je ne reviens pas sur la « qualité » du SAV, des pièces de rechanges qui finissent parfois par trouver le chemin des concessions, les accessoires indisponibles pour certains modèles... Sans compter les campagnes de rappels qui ne peuvent que plomber les trésoreries de l'usine et des concessionnaires. Vu comme cela, on ne donne pas cher du maintien de la production à Mandello avec les conséquences que l'on imagine pour le personnel et la ville. Mais d'autres situations plus proches de nous prouvent bien que les financiers qui tirent les ficelles se soucient de cela comme d'une guigne. La production 2008 avec 6000 unités frise le ridicule et dans les conditions du moment, on ne voit pas la situation s'améliorer cette année.

L'AMANT Troisième acteur de cette comédie à à l'italienne et pas le moindre, le client. On dit volontiers le Guzziste passionné. Mais quel passionné? Le motard, quelle que soit sa machine n'est-il pas par essence passionné? Dans le cas précis, cela sous-entend souvent une belle dose de patience face aux errances du SAV en particulier, ou de solides connaissances en mécanique, histoire d'améliorer, fiabiliser des motos par ailleurs très attachantes, voire intrinsèquement excellentes. Je note au passage, que les groupes et autres clubs qui gravitent autour de la marque sont des auxiliaires précieux pour ceux qui franchissent le rubicon. L'ennui, c'est que le client du XXI ème a généralement une autre vision de la passion. L'acheteur potentiel d'une Guzzi est un quadra ou un quinqua, qui a probablement un passé motocycliste, proche ou passé. Il roule moins que dans les années 70 et surtout pour le plaisir. Le premier étant bien entendu d'avoir sa bécane à disposition quand il le désire, sans autre souci que d'appuyer sur le bouton de démarreur et courir les routes. Un autre étant, qu'en cas de pépin, ce qui se conçoit, l'intervention du SAV lui permette de reprendre la route dans les meilleurs délais. Et les Guzzis, sont des machines plaisantes aux yeux de beaucoup de motards. Caractère, esthétique, autant de qualités reconnues par des congénères de rencontre. Mais hélas, le côté parfois fantasque des machines de Mandello, ainsi que les problèmes liés au SAV et en rebutent plus d'un. Le client est prêt à payer, au prix fort, une belle machine de qualité, pas un nid à emmerdes. Il faudrait que ces plus ou moins sémillants dirigeants viennent un peu au contact de la plèbe, pour comprendre qu'une «petite » marque comme celle là à tout à gagner à s'appuyer sur ses fidèles qui peuvent être leurs meilleurs agents de publicité. Et qu'à contrario, comme toute minorité, ce sont eux aussi qui se montrent les plus intransigeants s'il le faut.

Alors on entend qu'il vaut mieux des Guzzis produites à Noale, que pas de Guzzis du tout. Oui, pourquoi pas... Sauf que MG est un cas singulier dans l'industrie moto. Quelle marque peut revendiquer rassembler des milliers d'addicts chaque année autour et dans son usine? Cette marque, dont le prestigieux passé sportif et l'audace technologique ne peuvent qu'inspirer respect et considération, mérite autre chose que les décisions d'un Colaninno. Il serait temps que la belle italienne éconduise ce vieux barbon incapable de la comprendre et de la considérer. Un nouveau mari désireux de prendre en compte sa vraie nature et son histoire et de lui rendre son lustre la comblerait. Et son amant par la même occasion. Le mieux qui pourrait arriver maintenant, serait que Moto Guzzi sorte du giron de Piaggio, qu'elle trouve son John Bloor ou son Willie G. Davidson. Un propriétaire avec une vraie culture mécanique qui sache allier rentabilité et passion. Ne me dites pas que c'est impossible!

Pour finir, je tiens à remercier izzuGo toM et Mandello dont les avis sur le sujet m'ont permis d'étayer solidement ces quelques lignes.