"Les vieux adorent manger des cacahuètes, ça leur rappelle leurs dents."



Les virées en solitaire en Lozère, ça a commencé dans les années 70. Depuis, c'est toujours le même plaisir que d'aller courir sur les routes de ce département aux multiples facettes. Comme souvent, c'est en avril que cette année encore je me suis offert cette première escapade. C'est au printemps et en automne que s'offre le meilleur de ce pays. Contrastes de la nature qui s'éveille tranquillement, calme des routes pas encore prises d'assaut par les touristes en mal de verdure.

C'est par l'est que je préfère entrer en pays cévenol. Passé Nîmes, la route d'approche par le « TT » gardois annonce déjà les joies à venir. De Fons à Lézan, la route taille son chemin à travers garrigue et vigne en une succession de courbes vallonnées qui me ravissent à chaque fois. Attention quand même à quelques virages sur des bosses. Il est un peu déroutant de s'affranchir de la gravité sans en être averti. D'autant plus qu'à partir d'une certaine vitesse, comme le dit mon pote Claude, «Pas la peine de tourner la roue quand elle ne touche plus terre. »

A Saint Jean du Gard, on entre dans le vif du sujet. La montée du col Saint Pierre est toujours un grand moment. Il m'est parfois arrivé d'y aller pour gravir le col, redescendre, et renouveler l'opération deux ou trois fois. Cette grimpette présente deux visages bien distincts: une première partie comprenant une succession d'épingles et de virages lents puis en vue du sommet, la pente diminue et les courbes deviennent plus rapides. Le tout sur un revêtement d'excellente facture. Ce parcours est chaque année le théâtre de l'ouverture de la saison de championnat de France de courses de côte auto. Et ce jeudi, les préparatifs battent leur plein avant le week-end de course. Depuis le bas, s'affairent des équipes installant les balisages de sécurité, les diverses liaisons entre le départ et l'arrivée et les banderoles garnissant les virages. Résultat, si la route prend un air racing, il vaut quand même mieux se montrer circonspect avec tous ces travailleurs de l'ombre sur le bord de la route. Pour se faire une idée, le record de cette montée de 5,28 km est de 2'24''594 ce qui représente une moyenne de plus de 131 km/h... Ça fait rêver! Bref, c'est maintenant la corniche des Cévennes. Revêtement toujours aussi parfait, les virages se succèdent à travers la forêt de conifères, puis la vue se dégage dans un premier temps sur les profondes entailles de la vallée française dans laquelle s'accrochent villages et hameaux d'où montent les fumerolles des travaux de nettoyage printanier. Passé Le Pompidou, en quelques épingles la route s'élève brusquement, dévoilant l'Aigoual sur la gauche et le mont Lozère à droite aux sommets desquels la neige de printemps résiste encore. Le paysage prend à cet endroit un air différent annonciateur du pays des causses avec une succession de cultures en devenir, de pâtures rases et de bois de chênes encore vierges de feuillage. La rapide et belle descente vers St Laurent de Trèves révèle les pentes abruptes du causse Méjean surplombant le cours du Tarnon.

Cours du Tarnon que je vais suivre en direction du col de Perjuret. A la belle et large route de la corniche succède un tracé typiquement cévenol. Ça tourne, ça vire au gré de la rivière qui coule en contrebas. Typiques aussi les travaux qui au sortir de l'hiver remettent en état ou améliorent le tracé. La prudence est donc de mise, particulièrement dans la descente du col en direction de Meyrueis, alors que je longe à présent la Jonte. Meyrueis que je laisse à bâbord pour attaquer, au propre et au figuré la belle montée du causse Méjean. Fantastique ce lieu à nulle autre pareil. Hitchcock aurait pu avantageusement y tourner la fameuse scène de l'avion dans « La mort aux trousses ». La magie du causse, ce sont ces instants rares où, au bord d'une route, on reste coupé des minutes entières de toute activité humaine. C'est ce paysage façonné à la fois par la nature et l'homme sans qu'il n'ait saccagé celle-ci. Le Causse ce sont ces quelques habitations où s'accrochent dans des conditions pas franchement faciles ceux pour qui l'attachement à la terre est le plus fort. Passée une lavogne où ont élu domicile quelques poissons rouges(???), la route qui glisse parmi les sapins débouche sans crier gare dans la lézarde immense des gorges du Tarn. Alors que je descends tranquillement l'étroite route, au pied de deux pitons rocheux une ombre furtive me fait lever les yeux. Un vautour, puis deux passent à quelques mètres au-dessus de ma tête. Je stoppe et reste un bon moment à les observer, traversant le canyon sur toute sa largeur sans le moindre battement d'aile. Les grands rapaces sont vraiment fascinants. Ils ont été réintroduits voilà une trentaine d'années sur un site au confluent du Tarn et de la Jonte. Action réussie; à ce jour environ 200 individus peuplent les gorges, mais si l'humain a réintroduit l'espèce dans son aire naturelle, sa survie dépend toujours de celui-ci . Quelques centaines de mètres plus loin, un autre couple s'offre à mon regard avant de disparaître dans un recoin de la falaise. Il est un peu plus de midi et demi, je franchis le Tarn et stoppe Larosso devant la terrasse déserte d'un petit resto de les Vignes. Point de vignes dans les parages, ce qui ne m'empêche pas d'entrer dans la salle, bien remplie. Vu la taille en même temps, ce n'est pas un exploit. Pas de problème pour casser la croûte et la patronne me propose même de m'installer en terrasse. Parfait. Même si le soleil se planque de temps à autres derrière les nuages apparus au-dessus du causse de Sauveterre, la température est des plus agréables. Je passe un moment tranquille à guetter le retour des grands charognards qui ne se montreront plus. La rumeur de la rivière que surplombe la terrasse n'est que rarement interrompu par le passage d'un véhicule. Entrecôte-frites basique mais de qualité au menu. Entre deux coups de fourchette je jette un œil au village de St Rome de Dolan accroché à la paroi du causse et me remémore le mariage d'un pote motard en ces lieux voilà une trentaine d'année. La fête avait à l'époque créé l'émoi dans le landerneau caussenard. Les « Marseillais » avaient semé désordre et trouble dans la jeunesse locale en l'initiant aux joies des cigarettes qui font rire. Quelle époque! Le café avalé sereinement, en route pour le point sublime. Des points sublimes il en existe dans pratiquement toutes les gorges et celui-ci mérite le détour.(Michelin TM) On surplombe de près de 500 mètres le lit de la rivière face au cirque des Baumes. Effet saisissant. Le sentier qui part à l'assaut de la falaise pour mener les randonneurs les plus hardis du fond des gorges au point de vue l'est tout autant. Ceux qui entreprennent ce parcours ont une récompense à la hauteur de l'effort fourni au terme de l'ascension. Un petit moment à goûter la magie du lieu, si tranquille à cette période de l'année et je laisse le V 11 glisser tranquillement sur la départementale qui va me ramener doucement vers la Malène. Les traces de l'ancrage ancien des hommes en ces lieux sont bien visibles. Des murs de pierres sèches quadrillent les parcelles. Ces pierres arrachées à la terre afin de pouvoir la cultiver étaient ensuite assemblées afin de créer des parcelles et même des abris, les capitelles, pendant des bories du Luberon.

Quand il se montre "capricieux" le Tarn ne fait pas dans la demie-mesure. La crue de 1900, une des plus fortes de l'histoire provoqua des dégâts considérables dans toutes les gorges.

De la Malène à St Enimie, je suis à nouveau le cours du Tarn. Comme tout au long des 43 kilomètres de ces gorges, on découvre ça et là quelques lieux qui méritent de s'y attarder. Le village de Haute Rive sur la rive gauche que j'ai connu abandonné dans les années 70 et qui revit aujourd'hui malgré son accessibilité anachronique: une demie-heure de marche dans un sens, une heure et demie dans l'autre. Seul un câble à treuil électrique permet de le ravitailler depuis la rive droite, que ce soit pour les besoins du quotidien ou les matériaux de construction. Un peu plus loin, le château de la Caze s'il ne s'offre pas à la visite, permet au voyageur de passage de goûter une halte dans un pur décor du XVIème siècle. Prévoir tout de même un budget généreux, même si l'établissement est répertorié dans le guide du routard... On est loin du: « ch'veux au henné, oreille percé, le guide du routard dans la poche... » de feu le chanteur énervant... mais c'est beau quand même. Et hop, à St Enimie, nouvelle grimpette sur le plateau jusqu'à la très austère mais superbe ferme fortifiée de Choizal... Les nuages se sont sérieusement épaissis et quelques gouttes viennent contrarier le bel ordonnancement de cette journée. Heureusement, cap au sud à nouveau, la situation s'améliore. Méfiance au passage de « la baraque au gendarme ». Ni baraque, ni uniformes à l'horizon. Dégringolade vertigineuse vers Quézac et ses bulles. A nouveau le cours du Tarn avec cette route entre roc et parapet qui d'un instant à l'autre suggère le musardage ou le vissage de poignée. Retour sur la N 106 pour Florac. Pas un regard pour l'austère sous-préfecture. Revoici St Laurent de Trèves et sa réjouissante grimpette. C'est alors que je choisis le retour par Barre des Cévennes et St Germain de Calberte. Mauvaise pioche. La traversée de ce premier village me fait toujours penser au « Canyon Apache » de Lucky Luke, les fenêtres en plus. Bref, revenu dans la nature, l'affaire se corse. Ce sera alternance de chaussée humide sans pluie, chaussée en voie d'humidification avec pluie. Le tout sur une route à peine plus large que ma bécane et un taux de virages au kilomètre qui fait du tour de Corse auto, le rallye aux 10 000 virages, une aimable plaisanterie. Dans ces conditions, les bracelets commencent à sérieusement me peser dans les poignets et les épaules. Dernière belle surprise de la journée, la présence de deux vaches Highland, race écossaise rustique reconnaissables à leur robe brun-rouge à poils longs et à une paire de longues cornes dressées en l'air. Pour faire bonne mesure, après St Germain, le tracé oscille entre humide, goudron lisse kiglisse et gravier. A ce sujet, on a beau jeu de critiquer feue la DDE, mais la signalisation des zones gravillonnées est bien assurée. Autant s'y fier d'ailleurs, ce qui évite de se retrouver sur une grosse saucisse molle, ivre de surcroît, voire avec l'arrière qui tente de rejoindre l'avant... Si j'aurais su, j'aurais reviendu par le corniche! St Jean du Gard, deuxième et Anduze. Arrêt café, malgré l'heure un peu avancée. Enfin, c'est ce que je croyais. « Bonjour. Un expresso s'il vous plaît. » Le temps de passer un coup de fil, retour du serveur qui dépose devant moi... un demi. Expresso, expression, pression. Tant pis, elle m'est bien agréable au palais.

Il me reste le TT dans le sens du retour, mais déjà, je phosphore ces quelques lignes qui s'achèvent. Au fait, à la lumière de ces quelques kilomètres, je suis plus que jamais convaincu qu'un gros twin est vraiment la motorisation idéale pour ce genre de balade, la raison d'être de la moto, entre contemplation calme et essorage de poignée.

TOUT EN IMAGES

retour